Lamanère, un lieu d’accueil historique

« Le pays des mines »

La première mention de “La Menera” remonte à 1323. C’est un nom catalan, qui signifie “le pays des mines”. En effet, dès le Moyen-Âge des gisements de fer, cuivre, plomb argentifère, zinc, argent, et d’ or sont exploités sur le territoire qui, avec l’apparition des forges à technique hydraulique, est l’objet d’une intense prospection au XIXème siècle. Le nom désigne aussi la rivière qui prend sa source au nord du Pla de la Serra et traverse le village, avant de rejoindre Le Tech sur la commune de Serralongue.

Le minerai de fer extrait à Lamanère est transporté à dos de mulets vers les nombreux centres métallurgiques du Haut-Vallespir implantés le long des rivières (Le Tech et tous ses affluents dont Le Lamanère) où grâce à la technique de la “forge catalane” (farga catalana) il  est transformé en un  fer très pur et très résistant, réputé dans toute l’Europe. Il est vendu sous forme de barres de fer très prisées des forgerons, maréchaux-ferrants et armuriers.

« Le Plaçot »: un centre d’accueil

En 1891, Joseph Coste découvre un filon de cuivre au Pla de la Guilla, sur une propriété de la famille Fabre qui progressivement récupère toutes les concessions minières de Lamanère. Le personnel et  les équipes logistiques sont logés dans un bâtiment érigé sur l’emplacement d’un moulin au bord de la rivière: le Plaçot. En 1910, la veuve Fabre confie l’exploitation à une société marseillaise et transmet toutes les concessions à sa fille adoptive, la vicomtesse de Thoisy, issue d’une famille noble du Roussillon. En 1932, l’héritière arrête définitivement l’activité en raison de son manque de rentabilité, dû à l’absence de moyens de transport adaptés et à l’impossibilité de traiter le minerai sur place. Elle fait don du Plaçot aux Sœurs de Saint-Vincent de Paul qui y développent un centre d’accueil destiné aux orphelines de la 1ère guerre mondiale.

Fin janvier 1939, lors de “La Retirada”, quelque 10 000 Républicains espagnols et leurs familles, qui fuient la dictature de Franco, transitent par le col de Malrems et séjournent à Lamanère, où des centaines de blessés et malades sont soignés par  les religieuses au Plaçot. Après avoir été désarmés sur le pont de Can Baruti, les réfugiés sont transportés dans le camp de concentration de Rivesaltes.

La “frontière sauvage”

C’est le surnom que les autorités françaises donnaient aux villages du Haut Vallespir, dont Lamanère constitue une illustration parfaite! Située en fin de vallée, au pied du col de Malrems, sans aucune route avant le début du XXème siècle, la commune n’est accessibe qu’à pied ou à dos de mulet à travers les sentiers abrupts des Pyrénées. C’est un axe de passage important entre les deux versants de la Catalogne, qui a été divisée en 1659 par le traité des Pyrénées, signé entre Louis XIV et Philippe IV d’Espagne. Avant cette date, La Menera fait partie du Principat de Catalonia, rattaché à la monarchie espagnole. Au XIV ème siècle, une maladrerie administrée par des frères Donats (une communauté de laïcs dirigée par un commandeur) y accueille les marchands, muletiers, indigents et voyageurs ayant besoin de soins, de nourriture ou d’un lieu de repos. La présence de cette maison de charité favorise la construction de l’église Saint Sauveur en 1378.

Trois siècles plus tard la construction d’un second “hôpital des pauvres” confirme la vocation hospitalière de Lamanère, qui devient aussi un refuge idéal pour les bandits, déserteurs et fugitifs de tout poil. Parmi eux: les combattants carlistes qui , au milieu du XVIII ème siècle, sous la houlette de Don Carlos, défendent la monarchie et le catholicisme traditionnels contre les partisans du régime libéral de la reine Isabelle II. La Catalogne est l’un des principaux foyers du carlisme. Dans une conférence qu’il a tenue à Lamanère en 2020, à l’invitation de l’association “Le Plaçot au cœur”,  l’historien Raymond Sala a rapporté que des habitants de la commune ont soutenu activement les Carlistes qui trouvaient un refuge bienveillant dans le presbytère. De même les célèbres Trabucaires, ces guerilleros catalans mâtinés de contrebandiers, étaient accueillis à bras ouverts par une partie de la population.

De la contrebande à la fabrique d’espadrilles

Lorsque le 1er novembre 1830, le platane de la Grand’Place est planté, Lamanère compte près de 700 habitants. On y vit principalement de l’agriculture, de l’élevage, de la mine, du transport à dos de mulets (du charbon, des grains, du bois) ferrés par le maréchal-ferrant et de … contrebande. D’après l’historien Raymond Sala, les trafics avec l’Espagne ne constituent pas une activité occasionnelle, mais bel et bien un métier pratiqué avec brio au milieu du XIXème siècle par les trois frères Coste (l’un d’eux, Jean, est maire de Lamanère) qui emploient une quarantaine d’hommes! Ils font transiter toutes sortes de marchandises: du bétail, de la poudre, du tabac, de l’eau de vie, des plastres et des … espadrilles. Partie intégrante du costume catalan, la cèlèbre sandale en toile est alors fabriquée en Catalogne du Sud. La contrebande permet d’éviter les droits de douane.

Après l’ouverture de la première fabrique d’espadrilles à Saint-Laurent-de-Cerdans en 1850, des ateliers s’ouvrent à Serralongue, Prats de Mollo et Céret. En 1892, les frères Coste – toujours eux!- se reconvertissent dans la production d’espadrilles et deviennent le principal employeur de Lamanère en faisant travailler près de 200 personnes, dont une majorité de femmes à domicile.  Propriétaires de la seule épicerie du village, ils pratiquent le système de la “llibreta de la botiga”, du nom du petit carnet où étaient consignés les achats des familles déduits de la paye consignée dans la “llibreta del treball”…

En 1921, huit ouvriers réfractaires aux méthodes de la fabrique Coste fondent l’Union ouvrière, une coopérative qui fabriquera des espadrilles jusqu’en 1981. Son histoire a été racontée par Marie Cabanas-Laïlle, une enfant du pays devenue professeur d’espagnol, dans son livre “De toile et de chanvre”.

Marie-Monique Robin

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