Ce fut l’une des pages les plus sombres de l’histoire espagnole du XXème siècle: La Retirada (la retraite) qui désigne l’exode massif et brutal du 28 janvier au 13 février 1939 de 500 000 Républicains espagnols et de leurs familles, fuyant la dictature du général Franco, avec ses exactions, ses exécutions sommaires et ses emprisonnements arbitraires. Par un froid glacial, les réfugiés ont pris la route vers les postes frontières des Pyrénées, du Perthus, de Cerbère, de Bourg-Madame, en franchissant plusieurs cols secondaires comme celui d’Ares à Prats de Mollo, mais aussi de Malrems pour éviter les bombardements ou les embouteillages.
Les historiens estiment qu’environ 10 000 réfugiés ont transité par le col de Malrems pour rejoindre Lamanère. Femmes, enfants, personnes âgées et combattants sont partis à pied depuis Beget, en Catalogne du Sud, parfois accompagnés de leur bétail.

Après avoir franchi la borne frontière n° 521, ils ont gagné le Pla de la Coma, comme en témoigne l’unique photographie prise lors de cet événement tragique sur le territoire de la commune. Cette photographie est reproduite sur une plaque commémorative inaugurée en ce lieu par la municipalité de Lamanère.
Bien connu des randonneurs, le sentier historique « Circuit n° 5 – Chemin de la Mémoire » suit aujourd’hui le même itinéraire que celui emprunté lors de la Retirada.

À leur arrivée au pont de Can de Baruti, les réfugiés ont été désarmés par la police française. Les blessés et les malades ont été pris en charge par les Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, qui géraient alors le Plaçot.
Selon plusieurs témoignages, la population de Lamanère, qui comptait alors environ 350 habitants, leur a porté secours autant qu’elle le pouvait, notamment en leur fournissant de la nourriture et des couvertures.

Les plus valides ont été parqués sous des tentes dans un champ glacé, ainsi que l’a rapporté Josep Bartoli (1910-1995), artiste catalan et militant républicain, arrivé à Lamanère avec son unité le 14 février 1939. Des années plus tard, il a réalisé de mémoire un dessin évoquant son passage au col de Malrems. Intitulé « Pasaje a Francia » (« Passage en France »), il représente une longue colonne de réfugiés civils et militaires, des soldats blessés et épuisés, des avions franquistes survolant l’exode, une borne frontière, des armes abandonnées et des bagages, autant de symboles de la fuite vers la France.

C’est ce dessin qui orne la plaque commémorative inaugurée le 18 avril 2022 à proximité du pont de Can de Baruti par Gisèle Juanole, maire de Lamanère, en présence de Jacqueline Payrot, présidente de l’association FFREEE (Fils et Filles de Républicains Espagnols et Enfants de l’Exode), et de Georges Bartoli, neveu de Josep.


Après leur bref séjour à Lamanère, Josep Bartoli et ses compagnons d’exode ont été transportés par la police jusqu’au site de Rivesaltes, qui semble avoir servi de lieu de transit temporaire, avant d’être dirigés vers différents camps d’internement. Au Barcarès et à Saint-Cyprien, des milliers de réfugiés étaient entassés dans des campements de fortune, dans des conditions extrêmement précaires.


C’est notamment au camp de Rivesaltes que Josep Bartoli réalisa des dizaines de dessins témoignant de l’extrême dureté des conditions de vie et des violences infligées aux internés. Le Mémorial du camp de Rivesaltes, inauguré en octobre 2015, rappelle l’histoire des populations qui se sont succédé sur ce site — Républicains espagnols, Juifs étrangers, Tsiganes, prisonniers de guerre et Harkis — et contribue à sortir les internés de l’oubli.
En 2021, l’exposition « Josep Bartolí. Les couleurs de l’exil » y a présenté plus de 150 œuvres. Après plusieurs tentatives d’évasion, Bartoli gagna le Mexique en 1943, puis New York, où il devint un artiste reconnu.
En 2009, le photographe Georges Bartoli a publié, avec la journaliste Laurence Garcia, La Retirada : exode et exil des républicains d’Espagne, un ouvrage mêlant les dessins de son oncle Josep et ses propres photographies. Leurs regards y racontent à deux voix « la même histoire à soixante-dix ans d’écart ».

Ce livre bouleversant a inspiré le dessinateur de presse Aurel, qui en a tiré en 2020 son premier long métrage, Josep. Le film a reçu en 2021 le César du meilleur film d’animation.
